
Ces refrains-là, composés le soir après l’usine par des artistes travailleurs immigrés, ont pris leur envol dans les cafés algériens du Paris populaire, dans les années 40, 50, 60 et 70. A l’aube du châabi, l’influence de musiciens juifs du Maghreb y épousa, dès les années 40, la voix frêle, les textes ciselés ou les chants d’amour de Cheikh el Hasnaoui. Le maître, qui quitta, à la fin des années 30, une Algérie qu’il ne devait plus jamais revoir, était révolté par la condition misérable des siens, contraints, par milliers, à l’émigration. Sages ou frondeuses, les paroles du poète Slimane Azem, nourri des Fables de la Fontaine et des « isefra »* de l’aède kabyle Si Mohand u M’hand, subjuguaient le public ouvrier. Appris par cœur, murmurés, fredonnés, ces refrains sont restés. Ils ont bercé bien des enfants de France. Magnéto grésillant, parfum d’exil et faconde poétique… Ils ont une saveur familière en même temps qu’une inestimable valeur affective. Frisson, quand ces chansons restituent le froid au cœur du déracinement, la nostalgie de la terre natale, chérie comme une bien-aimée. Colère, quand elles mettent en mots la sombre condition des ouvriers immigrés. Espoir, quand cette parole subtile, libre et subversive fait revivre la dignité des combats qui jalonnèrent près d’un siècle d’immigration algérienne en France.




